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Beaucoup d’environnementalistes considèrent que l’usage d’une toilette sèche est un des sommets de la conscience écologique. Ils ont entièrement raison, bien que l’argumentation qu’ils avancent en général pour défendre leur point de vue n’est pas tout à fait correcte.
La promotion des toilettes sèches tourne autour de deux idées forces: la pollution générée par les W-C et le gaspillage d’eau potable dans les chasses. Sans nier la pertinence de cette argumentation, force est de constater qu’il s’agit en fait de deux aspects mineurs d’un problème beaucoup plus général touchant les bases mêmes de la gestion durable de l’eau dans le monde. Cet aspect n’est pas abordé par les défenseurs des toilettes sèches.
C’est au cours de nombreuses discussions que j’ai eues avec les fabriquants et les promoteurs des toilettes sèches du commerce que j’ai réalisé combien ces deux idées forces mentionnées ci-dessus ont fait et font encore obstacle à l’extension de ces toilettes. «L’enfer est pavé de bonnes intentions». C’est la phrase qui caractérise le mieux la situation.
L’obstacle se situe à plusieurs niveaux :
-Les deux idées, citées plus haut, en occultant une troisième, bien plus fondamentale, ont induit des solutions techniques boiteuses et, en dépit du souci de faire ressembler leurs toilettes aux W-C, le garnd public ne semble pas s'y intéresser.
-Une étude sérieuse met facilement en évidence les défauts des installations proposées dans le commerce et montre que leur écobilan est loin d’être aussi bon que les promoteurs le prétendent. De ce fait, les objections formulées à l’encontre des toilettes sèches ne manquent pas de pertinence, même si on se place du coté de ceux qui reconnaissent les défauts du W-C à chasse.
-L’inertie du public à accepter un changement.
En résumé: les toilettes sèches du commerce destinées au grand public sont relativement confortables, mais trop coûteuses. Leur écobilan est contestable. Les promoteurs du tout-à-l’égout ont encore des beaux jours devant eux avant une prise de conscience devant le gâchis environnemental perpétré. C’est triste à dire, mais à cause d’un manque d’ouverture scientifique de leur part, les fossoyeurs de la toilette sèche sont ceux qui la fabriquent et la vendent.
Mes discussions avec les concepteurs et les vendeurs des toilettes sèches deviennent rapidement un dialogue de sourds. Même devant des faits analytiques, ils s’accrochent à des solutions techniques scientifiquement dépassées, nuisibles même. Je préfère encore affronter les techniciens académiques du génie sanitaire qui finissent toujours par admettre le bien-fondé de mon argumentation. Entre scientifiques, on se comprend mieux, même si on n’est pas du même bord. Lorsque ces collègues ont épuisé tous les arguments scientifiques, ils avancent l’argument suprême des exigences de la loi en matière d’assainissement et d’épuration. Avec les environnementalistes par contre, du moins avec ceux qui n’ont pas pu dépasser les solutions classiques, la discussion tourne rapidement au vinaigre, car ils travaillent souvent au niveau émotionnel.
La première idée fausse est la séparation de la matière fécale et de l’urine.
Un concepteur danois de toilettes sèches a exposé un jour à une conférence publique organisée par un architecte bruxellois [1] que «les animaux dans la nature ne défèquent et n’urinent pas nécessairement à la même place». Il est donc tout à fait «naturel» de séparer les deux effluents. Cette justification manque de données scientifiques.
Il vaut mieux dire franchement qu’on sépare les deux pour des raisons de commodité technique: la volonté d’espacer les manutentions des effluents. L’urine, facile à stocker dans un réservoir séparé, constitue 90% de la masse de nos déjections. Les fèces desséchées occupent peu de place. Dès le moment où l’urine est évacuée de la toilette par simple écoulement, l’enlèvement du peu de matière solide qui reste peut attendre plusieurs mois. Grâce à cette astuce, l’usage de la toilette sèche s’apparente à celui d’un W-C. L’usager de passage ne voit pratiquement pas la différence. Les nouvelles technologies viennent à la rescousse: la cuve reçoit un revêtement à base de silicone sur lequel les liquides n’adhèrent pas et l’urine ruisselle sans laisser de traces. L’objectif fixé par les constructeurs est atteint: nos excréments sont évacués hors de notre vue. Nous pouvons continuer à faire semblant d’ignorer le problème.
Le compostage interne dans un réservoir situé sous la toilette s’inspire toujours du souci d’éviter de s’occuper, autant que faire se peut, de nos déjections. Malheureusement, il n’est pas possible de réaliser dans une cuve ou dans une fosse les conditions aérobies nécessaires pour un bon compostage. Le véritable compostage se fait sur le sol même , en symbiose avec la faune qui vit dans le sol. Toute fermentation anaérobie, inévitable dans les cuves, soustrait l’azote et aussi une bonne partie du carbone au processus de formation de l’humus, tout en libérant, en prime, la pollution par les nitrates et l’ammonium.
Malheureusement, le prix à payer pour ce confort intellectuel est plutôt élevé aussi bien au niveau technique et financier qu’au niveau environnemental.
Au niveau technique, la séparation de l'urine fait automatiquement émerger le problème des odeurs qui nécessite des solutions complexes et coûteuses. Comme nous allons le voir à propos de la toilette à litière biomaîtrisée , la clef de la maîtrise simple des odeurs se trouve précisément dans la réunion de l’urine, de la matière fécale avec la litière. Lorsqu’on sépare les deux, les odeurs apparaissent des deux côtés. Pour les évacuer, il faut un système de tuyauterie et de ventilation forcée. Une toilette sèche classique comme la Clivus Multrum [2] occupe la place d’une chambre dans une habitation, sans parler du percement du plancher, du plafond et du toit. Une panne de courant et le système d’aspiration, qui doit tourner 24 heures/24, cesse de fonctionner: c’est l’apparition des odeurs et… des mouches.
Il faut vraiment vouloir une telle installation qui coûte facilement 5.000 € (en plus du coût de la place qu’elle occupe dans la maison) et consomme environ pour 100 à 200 € d’électricité par an. Si l’utilisateur de bonne foi prenait la peine d’examiner les impacts environnementaux de sa toilette, il irait rapidement chez le plombier le plus proche pour faire installer un W-C classique et un bon système d’épuration.
La deuxième idée fausse est d’assimiler les fèces desséchées à de l’humus.
Pratiquement la totalité des toilettes sèches du commerce fonctionne suivant le même principe [3] . En consultant les catalogues, hauts en couleur de ces toilettes, on relève la discrétion concernant le devenir des urines. Ce qui est le plus choquant, c’est qu’on appelle «compost» un produit qui n’est rien d’autre que des fèces desséchées. Dès qu’on a séparé les urines, le compostage des matières solides devient problématique. Lorsqu’on mélange ces matières avec de la tourbe, il n’y a, au mieux, qu’une sorte de maturation par dessèchement, mais nullement de la formation d’humus.
La troisième idée fausse est de croire que l’urine stockée peut être utilisée dans le jardin, sans nuisances.
L’urine est recueillie dans un réservoir où, grâce à l’action d’un enzyme toujours présent dans l’urine [4] , l’azote organique se transforme assez rapidement en ions d’ammonium. C’est ce qui explique l’odeur d’ammoniac (NH3) de l’urine qui séjourne quelques heures dans un pot de chambre ou dans un seau hygiénique. Compte tenu du fait qu’environ 80 % de l’azote organique contenu dans nos déjections se trouve dans l’urine, on comprend l’importance du devenir de l’urine pour le milieu récepteur.
En fait, sous forme ammoniacale, l’azote ne peut suivre dans la nature que le chemin de l’oxydation. Il se forme ainsi des ions nitreux (NO2-) particulièrement toxiques qui s’oxydent en nitrates (NO3-). L’urine stockée dans le réservoir de la toilette devient un concentré d’ammonium contenant des ions de nitrites et de nitrates. Les constructeurs des toilettes sèches recommandent d’utiliser l’urine stockée en la diluant 8 fois pour l’irrigation des plantes.
Après avoir ajouté de l’eau pour diluer 8 fois l’urine, on se demande ce que devient l’économie d’eau annoncée pour justifier l’installation. Le véritable problème réside dans le processus de percolation et d’oxydation de l’ammoniac contenu dans le liquide. Sous forme ammoniacale (NH4+), l’azote s’infiltre encore plus facilement et rapidement [5] dans la nappe phréatique que sous forme nitrique et constitue une pollution particulièrement pernicieuse. Les ions d’ammonium présents dans le liquide épandu en surface s’oxydent en nitrates. Ceux-ci ont incontestablement un pouvoir fertilisant et agissent comme un engrais chimique, mais d’une manière plus nuisible, car ils contiennent en outre, des ions nitreux (NO2-) très toxiques. Affirmer donc que les urines stockées et dilués peuvent être utilisés sans nuisances dans le jardin est une position qui ne peut être justifiée que par l’ignorance complète des processus physico-chimiques qui ont lieu dans l’urine stockée et ceux qui régissent la vie du sol.
En résumé, l'épandage de l'urine dans le jardin s'apparente à celui du lisier d'élevage. Cela est d'autant plus vrai, que les fèces désséchées y aboutissent également. Normalement, ce type d'épandage est également soumis aux même réglements que celui du lisier d'élevage. La quantité d'azote (N) épandu sous forme de lisier ne peut pas dépasser 200 kg par an par hectare. Pour épandre donc avec l'urine et les fèces les 10 kg d'azote que "produit" annuellement une personne, il faut un jardin d'au moins 5 ares (500 m²). Une famille de 4 personnes devrait dont disposer d'un jardin de 20 ares. En-dessus de cette valeur, il y a dépassement des normes.
La quatrième idée fausse est de croire que l’avantage principal des toilettes sèches est l’économie d’eau.
Nous avons vu, à propos de la dilution de l’urine avant son utilisation dans le jardin, que l’économie d’eau est moins importante qu’annoncée. Cette idée en entraîne une autre, encore plus grave: le but principal de la toilette sèche est d’éviter de polluer l’eau. Sans nier cet aspect, il faut attirer l’attention sur le fait que l’urine épandue dans le jardin pollue plus nos réserves d’eau potable que l’épuration classique des eaux fécales. Le corollaire de cette idée fausse est de croire qu’une bonne épuration des eaux fécales répare les dégâts causés par l’usage d’un W-C à chasse. C’est, sans aucun doute, l’erreur la plus lourde de conséquences. C’est ce qui conduit les personnes motivées pour la protection de l’environnement vers les systèmes d’épuration par les plantes . Au risque de nous répéter, nous devons insister sur le fait qu’il n’y a pas de bonne méthode pour épurer les eaux vannes. Le gâchis est fait au moment où les excréments sont évacués dans de l’eau et ce gâchis est irréversible [6] .
Après cette analyse, le lecteur peut se demander à juste titre, ce qu’il faut faire si l’usage des W-C est à déconseiller et que l’usage des toilettes sèches du commerce est tout aussi nuisible.
Pour répondre à cette question il faut :
·revoir notre relation à nos déjections;
·connaître la loi de base qui régit le fonctionnement de tous les écosystèmes;
·s’orienter vers les techniques qui ont intégré ces nouvelles données.
Pour commencer, voici l’énoncé de cette loi:
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La loi de base |
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Chaque kilogramme de biomasse végétale et animale qu’on ne réintroduit pas d’une manière conjointe dans le processus de formation des sols, affaiblit la capacité de production de l’écosystème et devient une menace de pollution des eaux et/ou de l’air. Il en résulte toujours une perturbation des grands cycles naturels comme celui de l’azote, du phosphore du carbone et aussi de l’eau. |
Qu’est-ce que la «biomasse végétale ou animale»?
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Biomasse végétale |
Biomasse animale |
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Bois, feuilles mortes, pailles, tiges, fanes, rafles, etc. |
Dépouilles des animaux, déjections animales et humaines. |
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Riche en carbone, pauvre en azote. |
Riche en azote, pauvre en carbone. |
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Rapport carbone/azote (C/N) élevé (jusqu’à 300). |
Rapport carbone/azote (C/N) peu élevé (environ 7). |
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Sans l’association judicieuse de ces deux types de biomasse et leur introduction dans le processus de formation des sols, il n’y a ni gestion de l’eau, ni production alimentaire durables. |
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A contrario: la mobilisation et l’introduction dans le processus de formation du sol de toute la biomasse disponible sortirait le monde de ses problèmes d’eau et de ses problèmes alimentaires en moins de deux générations, sans mobiliser des capitaux importants. |
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Si l’on examine les causes premières de tous les problèmes d’eau rencontrés dans le monde, on découvre à la base des décisions incorrectes relatives à la gestion de la biomasse. La destruction massive de celle-ci sous prétexte de «valorisation énergétique» ou «d’épuration» déséquilibre de plus en plus la biosphère jusqu’au point de rupture. Même une partie, non négligeable, de l’effet de serre provient de la gestion incorrecte de la biomasse.
La biomasse fécale humaine est loin d’être une «quantité négligeable». L’azote contenu dans les déjections de l’humanité représente une masse équivalante à 40 % de l’azote utilisé dans l’agriculture mondiale. Dans le règne animal terrestre (grands animaux), la biomasse humaine se situe à la deuxième place après les bovins et avant les porcins. Lorsqu’on envisage la gestion durable de la biosphère, la destruction massive des déjections humaines sous prétexte d’épuration est une forme de suicide collectif. En ce sens, le principe même de l’épuration des eaux fécales, quel que soit le système utilisé, est incompatible avec le concept du développement durable [7] .
On comprend mieux cette idée, en lisant le paragraphe intitulé "L'importance de l'humus" au début de la page consacrée à l'épuration par les pantes. Pour cela, cliquer ici.
Pour satisfaire les exigences de la loi de base, il faut trouver une solution technique qui reconduit nos déjections conjointement avec la biomasse végétale dans le cycle de formation de l’humus. La toilette à litière biomaîtrisée (TLB) constitue une des réponses possibles à cet exigence.
Que faut-il alors revoir dans notre relation à nos excréments ?
En résumé, il faut admettre une fois pour toutes que nos déjections ne sont pas des déchets à éliminer, mais font partie intégrante de l’écosystème qui nous fait vivre. Notre alimentation vient de la terre, nos déjections doivent y retourner, mais suivant un processus qu’il vaut mieux connaître afin de ne pas commettre de fautes irréparables. A ce sujet, il est intéressant de lire un de mes textes destiné à une publication collective: Nos relations avec nos déjections.
Consulter également le site http://viard.eric.free.fr/ouaterre.html
Pour
la suite de votre lecture, il est instructif de méditer sur le texte suivant
ou aller à la page consacrée
à la toilette
à litière biomaîtrisée.
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[1] Cet architecte est Pierre Deru dont les travaux sont admirables dans le domaine de la réhabilitation des logements urbains insalubres. Contact: Pierre Deru, 34, rue Florémond, B-1325 Chaumont-Gistoux, tél./fax: 0032.(0)10.24.88.35, Courriel: aadd@skynet.be site : http://www.architectes-aadd.be
[2] que j’appellerais volontiers «Clivus Monstrum».
[3] Les toilettes sèches où l’on ne sépare pas l’urine et les fèces sont mieux, mais cela ne suffit pas. Pour la conception d’une bonne toilette, il faut connaître les processus de formation des sols.
[4] Il s’agit de l’uréase. Cet enzyme est capable d'hydrolyser l'urée (carbamide) en ammoniac et en dioxyde de carbone.
[5] En raison de la petite taille des ions d’ammonium NH4+.
[6] Cette affirmation est particulièrement vraie dans le cas des élevages d’animaux sur caillebotis. La nuisance générée par l’épandage du lisier sur les terres trouve précisément son origine dans la transformation de l’azote organique des déjections en azote ammoniacal pendant le stockage du lisier. C’est le même phénomène que celui qui a lieu dans le réservoir de stockage d’urine des toilettes sèches du commerce.
[7] Un des premiers W-C à chasse d’eau a été construit en Angleterre par le plombier Thomas Capper à la fin du 19ème siècle. Au début, il s’agissait d’une installation réservée uniquement aux riches. Son impact environnemental était donc limité. Les hommes subjugués par les idées hygiénistes y voyait la solution définitive des problèmes de salubrité des villes. Ils ne pouvaient pas encore prévoir le désastre environnemental provoqué par la généralisation du W-C. Nous savons actuellement que des solutions alternatives crédibles à l’usage du W-C résolvent les problèmes d’assainissement des habitations sans pour autant transformer nos rivières en égouts à ciel ouvert. Le W-C doit donc être considéré comme un accident de l’histoire humaine, une erreur qu’il est encore temps de corriger. Ce qui est inquiétant, est que de nombreux techniciens en génie sanitaires sont restés dans la mentalité hygiéniste avec les techniques inventées au 19ème siècle.